09/30/2026
Il y a des textes qu’on repousse parce qu’on ne sait pas trop comment les commencer. Celui-ci en fait partie.
Après dix ans à faire vivre Pascal le boucher, je m’apprête à passer le relais. C’est un moment chargé, forcément, mais je suis serein. Quand je regarde tout ce qui s’est passé depuis 2016, je ressens surtout beaucoup de reconnaissance. Je pense à ce qu’on a construit, à ce que ce projet m’a appris et à tous ceux qui lui ont donné une forme que je n’aurais jamais pu imaginer seul.
Quand j’ai ouvert Pascal le boucher, je voulais rapprocher les gens de ceux qui produisent leur nourriture. Travailler directement avec de petites fermes québécoises, acheter des animaux entiers, retrouver certains gestes du métier, transformer, cuisiner, expliquer, raconter. Je voulais qu’une pièce de viande ne soit jamais complètement séparée de la ferme, de l’animal, de la personne qui l’a élevé et du territoire d’où elle venait.
Pascal le boucher porte mon prénom sur la devanture, mais la boucherie n’a jamais été seulement Pascal. Elle s’est construite avec toutes les personnes qui y ont travaillé. Derrière le comptoir, dans la cuisine, au service, à la production ou à la plonge, chacun y a apporté sa façon de faire, son humour, ses idées, ses standards, ses sensibilités. Tout ça fait aujourd’hui partie de l’identité de Pascal le boucher. À toutes celles et ceux qui ont travaillé ici : merci.
Il y a évidemment les fermiers. Sans eux, rien de tout ça n’aurait eu le même sens. Vous nous avez confié le résultat de mois, parfois d’années de travail. Avec plusieurs d’entre vous, la relation a depuis longtemps dépassé celle d’un fournisseur et d’un client. On s’est parlé de prix, d’abattage, de météo, de pâturages, d’autonomie alimentaire, mais aussi beaucoup de la vie. Vous m’avez ouvert vos fermes, souvent vos maisons, et vous m’avez énormément appris. Pascal le boucher est devenu un endroit où essayer de rendre des convictions réelles.
Puis il y a les clients. Et il y a Villeray. Dès les premiers jours, Villeray a répondu présent bien au-delà de ce que j’avais imaginé. Je me souviens encore de cette impression irréelle de voir autant de gens entrer, poser des questions, revenir et en parler autour d’eux. Très vite, j’ai senti que la boucherie avait trouvé sa place. Il y a dans ce quartier une vraie curiosité et une envie de soutenir les commerces indépendants et les projets qui essaient de faire les choses autrement. Avec le temps, beaucoup de visages sont devenus familiers, parfois au point de connaître presque la commande avant même qu’elle soit dite. La mission de Pascal le boucher est belle, mais chers clients, c’est grâce à vos visites à la boucherie qu’elle a pu être incarnée et réellement prendre vie.
S’engager pour une alimentation plus proche, pour une justice alimentaire, pour des circuits plus courts et pour une meilleure reconnaissance du travail agricole, ça a un coût. Un coût économique, mais aussi humain. Pendant longtemps, j’ai avancé en donnant plus que je ne récupérais. Avec les années, j’ai compris qu’on peut croire profondément à quelque chose, aimer ce qu’on construit, en être fier, et malgré tout arriver à un moment où on ne peut plus le porter de la même manière.
Pascal le boucher n’est pas un projet parfait et, avec le recul, je pense que c’est aussi une des raisons pour lesquelles il est aussi vrai. C’est un lieu imparfait, construit par des humains imparfaits, qui essaient de faire les choses un peu autrement. Mon départ n’est pas un désengagement. J’ai simplement besoin de retrouver de l’espace, du souffle et une autre façon de porter ces idées. Pendant longtemps, cet engagement a pris la forme très concrète de la boucherie et de tout ce qu’elle demande au quotidien. Aujourd’hui, j’ai besoin de prendre de la distance pour voir comment l’incarner par la suite. Je ne sais pas encore à quoi ça ressemblera, mais je suis serein et excité avec ça.
Il y a d’ailleurs une drôle de boucle dans la façon dont cette transmission se fait. Ceux qui connaissent bien la boucherie ont sûrement déjà remarqué les bottes de paille et la vieille fourche. Quelques jours seulement avant d’ouvrir Pascal le boucher, en 2016, je les avais ramenées d’une visite à la ferme de Gert et Sarah. Ils me les avaient données ce jour-là. Presque dix ans plus t**d, ce sont eux qui prennent maintenant le relais. Je ne crois pas beaucoup aux histoires écrites d’avance, mais celle-là me fait sourire. Elles étaient là avant même le premier client et elles sont encore là aujourd’hui, au moment où je m’apprête à changer de place. Je vais accompagner la transition, transmettre, puis tranquillement me retirer du quotidien. Pascal le boucher sera encore là, avec une nouvelle énergie et toujours, je l’espère, ce désir de rapprocher ceux qui produisent notre nourriture de ceux qui la mangent.
Il y a aussi une personne dont je ne peux pas parler comme d’un simple merci parmi les autres : ma chère femme Julie. Sans elle, rien de tout ça n’aurait existé. Elle était là avant le premier client et a vécu le projet avec moi dans tout ce qu’il avait de beau, mais aussi dans tout ce qu’il demandait. Derrière Pascal le boucher, il y a eu son soutien, sa confiance, sa patience, son regard et sa capacité à nourrir cette idée avec moi. Merci, Julie, d’avoir été là depuis avant le début et d’avoir été une muse dans cette aventure. Et merci à mes filles, qui ont grandi avec Pascal le boucher en arrière-plan de leur enfance et de leur adolescence. Cette aventure a pris beaucoup de place dans notre vie familiale, et elles en ont fait partie bien plus qu’elles ne le réalisent peut-être aujourd’hui.
Je chérirai toujours ce lieu vivant et profondément humain. Un lieu porté par beaucoup de monde et par une bonne intention qui, elle, n’a jamais changé. Je crois que c’est de ça dont je suis le plus fier : avoir contribué pendant dix ans à faire exister quelque chose auquel je crois profondément, entouré d’autant de beaux humains, et pouvoir aujourd’hui changer de place en sachant que l’histoire continue.
Merci de faire partie de cette histoire.
P.S. Je serai présent au service ce vendredi et ce samedi pour saluer une dernière fois la clientèle dans ce rôle-là. Samedi, on gardera la porte débarrée après la fermeture pour un 5 à 7 improvisé, pour se voir, jaser et être ensemble. Ceux qui ont envie de passer seront les bienvenus!